Aircelle ou comment une direction cherche à délocaliser en catimini

article tiré de l'humanité edition du 14 septembre 2005
                  

La CGT a découvert des documents révélant les véritables intentions du groupe Safran (ex-SNECMA-SAGEM).          

Peut-on faire confiance aux informations données par les directions d’entreprises, notamment quand il s’agit de restructurations ?

Évidemment non.

L’affaire Aircelle est une nouvelle illustration de ces « écrans de fumée » que produisent les patrons pour tromper les salariés et mieux faire passer, sans réaction sociale trop forte, leurs projets d’augmentation des profits et de casse de l’emploi. Filiale du groupe Safran, issu en mai de la fusion Snecma— Sagem, Aircelle est spécialisé dans la fabrication de nacelles d’avions et inverseurs de poussée. Début juillet, l’entreprise a annoncé son intention de fermer d’ici la fin 2006 le site de Meudon (Hauts-de-Seine), qui emploie 620 salariés et 300  intérimaires et sous-traitants (voir l’Humanité du 1er septembre).

 

Officiellement, la direction justifie cette décision par la « vétusté du site » et « des coûts de fonctionnement trop élevés ». Elle se veut rassurante : il ne s’agit pas de supprimer des emplois ni de licencier, mais simplement de « redéployer » les activités pour mieux les développer. Ainsi propose-t-elle aux 271 ouvriers de production de retrouver leur emploi sur le site du Havre où la fabrication est censée être délocalisée, et aux 337 ingénieurs et cadres de se déplacer vers de nouveaux bureaux loués à Plaisir (Yvelines), à trente kilomètres de Meudon.

Le gouvernement appuie ce beau discours :   interpellé par les organisations syndicales de l’entreprise, le ministre délégué à l’industrie, François Loos, leur répond le 24 août. Dans son courrier, il évoque un simple « transfert des activités » vers Le Havre et Plaisir, avec «une stabilité des effectifs en France et des solutions de reclassements à l’intérieur du groupe Safran pour les personnels qui ne pourraient pas suivre ces déménagements ». Il souhaite que des négociations aboutissent à des garanties en ce sens,« tout en permettant à la - société d’adapter au mieux son outil de production en France, et de préserver l’emploi».

Mais aujourd’hui, « les masques tombent », souligne Janusz Lislowski, délégué CGT du site de Meudon. Alors que la procédure d’information-consultation des représentants du personnel a commencé - en pleine période de congés d’été -, le syndicat CGT a découvert un document confidentiel de la direction montrant ses véritables projets industriels et démontant la mascarade des mutations-reclassements. Intitulé " Ambition 2008 " et daté de décembre 2004, ce « plan d’actions » prévoit la délocalisation de volumes de production et de programmes de recherche et développement au niveau mondial. L’objectif « à moyen et long terme » est de « promouvoir les achats et productions en dollars et dans les pays à bas coûts », et d’« optimiser l’organisation industrielle » par la « réduction et spécialisation des sites ». Le document envisage la fermeture de l’usine de Meudon en 2006, la réduction du site de Burnley (Royaume-Uni) en 2007. Il prévoit la délocalisation vers les États-Unis de plusieurs lignes de production, notamment les petites nacelles aujourd’hui fabriquées à   Meudon, et censées être transférées au Havre ! De plus, 350 000 heures de travail par an seraient délocalisées dans des « pays à bas coûts » à l’horizon 2010. La CGT évalue ce volume à 450 emplois qu’elle situe au Maroc, où le groupe construit une usine. Enfin, 100 000 heures d’études (soit 110 emplois) partiraient vers l’Inde, la Russie, le Maroc à partir de mi-2006.               

« Ce document montre que l’objectif réel de la direction n’est pas de redéployer l’activité en France mais de réduire la masse salariale en supprimant des emplois », estiment les élus CGT. « La direction affirme qu’elle va développer son site du Havre, mais elle prévoit déjà de délocaliser une partie de sa production, les petites nacelles et la chaudronnerie représentant 286 emplois ! Quant au site de Plaisir, il n’est pas viable. Comment croire qu’on va développer de la recherche dans des bureaux en location loin de tout site industriel ? » Ils font le lien avec le double langage de la direction sur les mutations. En comité central d’entreprise début septembre, elle a présenté une « charte de la mobilité » censé favoriser le reclassement des salariés de Meudon. « Mais elle propose des aides et des garanties dérisoires, dénonce Janusz Lislowski. Pour Le Havre, une prime de 1 500 euros et trois ans de garantie d’emploi. Pour Plaisir, pas de prime ni de garantie!

Si elle voulait vraiment que les gens bougent, elle mettrait le paquet. » Aujourd’hui, la direction est montée à 2 500 euros pour Le Havre et 1 000 pour Plaisir, mais c’est toujours dix à vingt fois moins que lors de restructurations précédentes.

 

Pour la CGT, la bonne santé économique du groupe Safran, et les carnets de commande pleins de la branche Aircelle, doivent permettre le maintien du site de Meudon. « Safran prévoit le doublement du chiffre d’affaires d’ici 2008, dans ce contexte la suppression d’emplois est révoltante », soulignent les cégétistes, qui comptent attaquer la direction pour délit d’entrave, dans la mesure où elle n’a pas communiqué au CCE toutes les informations  économiques sur la restructuration. « La direction a répondu sur Radio City que ce document n’était qu’une "hypothèse de travail", mais de toute façon, ces informations auraient dû nous être communiquées », réplique Alain Hérembert, secrétaire CGT du comité d’entreprise de Meudon, qui estime que désormais, « les pouvoirs publics doivent prendre position dans l’affaire. L’État a son mot à dire puisqu’il possède 31 % du capital de Safran. » Par l’intermédiaire de la députée communiste Janine Jambu, le syndicat a demandé à rencontrer François Loos. Il attend aussi une réponse aux trois lettres envoyées à Nicolas Sarkozy en tant que, successivement, ministre de l’Économie, président de l’UMP et président du conseil général des Hauts-de-Seine. « Il se targue de mettre toute son énergie dans la lutte contre les délocalisations, mais c’est l’homme invisible ! » commente Frédéric Arroniz, délégué CGT.

Fanny Doumayrou